2016 : «Vers l’Europe»

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Marina Skalova

Europe, Terre d’Histoire

(Ou : les bons contes font les bons amis)

Le territoire, c’est une terre autour de laquelle on tisse des histoires. On tisse des histoires à renfort de cartographies, on agrafe les terres sur du carton et on trace des contours tout autour avec une belle graphie – bordures craquelées, en dentelle ou en dents de scie; récits cousus de fil blanc ou brodés avec soin. Sur le continent, c’est ainsi que l’on appelle le contenant, celui qui contient les territoires liés par les contes et les comptines, les terres accolées les unes aux autres ont un jour pensé faire bloc, devenir acolytes. Elles l’ont décidé à vrai dire, l’ont décidé après s’être déchiquetées, découpées en petits bouts, au point d’en forcer beaucoup à mettre les bouts, lever le camp, lever  l’ancre, aller voir ailleurs, là-bas si j’y suis, se jeter à la mer, sur des canots, en pâture, aux méduses – sur ces rivages, il n’y a guère de requins.

Après. 
Après le Après.

Poignées de main, réconciliations. Costumes trois-pièces.

Raccommoder, rafistoler, récupérer les parcelles à la dérive. Là où il y avait des fils barbelés, on s’accommode désormais de simple fil à coudre.

Si bien rapiécés, attachés les uns aux autres, impossible de se séparer. Nous sommes reliés par un maillage subtil, les fils passent et repassent sous nos peaux, ils circulent librement à travers nos chairs, les points de suture nous rattachent à l’autre bout du continent, si l’on tire sur l’un, cela triture les chairs de l’autre. On ne peut pas s’accrocher à nos coutures, ce qui nous relie est trop fragile, un coup de ciseau, ratchac – tout tombe en pièces, part à vau-l’eau, court-circuit électrique, lignes téléphoniques suspendues, réseau WIFI coupé, tremblement des bourses, ça se casse la gueule.

Le territoire de l’Europe, c’est un corps recousu après une opération chirurgicale. L’Europe a été vidée de ses boyaux, de ses tripes, de son foie, de sa rate, de sa mémoire et de son patrimoine génétique. L’Europe réapprend à marcher après avoir ébouillanté sa conscience et s’être broyé les hanches.

L’Europe est devenue l’Europe pour une raison: tenir la guerre à distance, éviter que ses membres ne se broient les hanches entre eux.

Et puis, telle une bâche sous laquelle couve un désastre humanitaire, on a tendu une toile de racontars sur cet enfer pavé… On s’est dit qu’en fin de compte, faire ses courses, troquer des valeurs - plomberie à bas-coût contre bons sentiments -, ça a toujours été la meilleure façon de créer des liens. Alors maintenant, le soir, avant d’aller se coucher, on murmure échanges Erasmus et stages interculturels, billets Easyjet et bus Eurolines, croissants aux chocolat et currywurst, pirogis polonais et kebabs grecs, porridge bolognaise et sangria. Les ventres savent se tenir, ne déversent pas leur contenu dans les trains de nuit en voie d’être supprimés, l’Europe se maintient grâce à la force de son estomac, sans l’appétit, tout serait foutu, ventes d’armes comprises.

Au final? Nous n’aurons su être ni frères, ni sœurs, simples blocs de terre agrafés les uns contre les autres, perforés les uns par les autres. Un corps patchwork émaillé de trous. Pour s’éviter de brandir les canons.



Marina Skalova est auteure, traductrice et responsable de la rédaction francophone de Viceversa Littérature. Elle est lauréate du Prix de Poésie de la Vocation 2016. Son recueil bilingue Atemnot (souffle court) paraîtra chez Cheyne éditeur fin 2016.



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