Hourra, perdu ! 499 ans Marignano

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Anne-Sophie Subilia

Les osselets

Il faisait noir. Une de ces nuits alpines, bourres dtoiles aussi palpables que le bronze des canons. Il avait froid, il nen pipait pas mot. Il songeait un peu sa femme, noiraude, petite, boulotte et chaude, au lopin quil comptait se payer avec la solde promise. De temps autre lui venait une pense pour sa mre. Mutti Alors, ayant tir cette ficelle-l, toute sa jeune vie lui revenait dans les yeux dun coup. Sous le casque. Les toiles agrandies. Il tentait de dormir un peu, malgr les ronflements. Au rveil, il maudissait lapparition dengelures qui allaient le ralentir. Il dcouvrait au dtour dune paroi son reflet maigrichon, cras dans la peur. demi-mot, avec les autres embusqus, il arrivait quils jouent ce qui serait fait de leurs os aprs les combats: une flche, disait lun. Une flte, disait lautre.
Il aurait donn cher pour avoir plutt le courage dtre un mutin de Marignan.

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Il navait pas froid, jamais. Rompu au drill. Sa vie durant. Il rongeait donc cette nuit comme un tibia, avide datteindre laube rapidement. Prt piquer, tuer, rompre des vies. Au nom dun droit. Lesprit cingl. De ses lvres dbordaient des chants et quelques rots. Il palpait sa bourse, il se frottait les couilles. Dimpatience. Il se dressait dru dans la noirceur. Il venait dcarter les Alpes. Il continuerait de jeter sa faconde la face de toute son infanterie : quand viendrait le pont, le prochain cul-de-sac et surtout, quand viendrait la masse de viande abattre. De loin, ils formaient cette faction de titans. Gauche, droite, gauche, droite, la cadence des gants,
et lui: les poumons dj en Italie.

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Il connaissait le sort des autres. Il agissait ds laube. Reniflant la bidasse. Il aiguisait ses yeux. Band, en transe. Les autres: il les saignait blanc, les vidait. Des truites. Ensuite, il rcurait dans lordre: couteaux, couperets, lames, broches. Au soir, il gravait des symboles dans le cuir, faisait des urnes avec les crnes.
Depuis peu, il connaissait son sort aussi. Pour cela il se rasa la tte fond. Et cette tte, un matin, il la mit dans la bouche du tout premier canon.

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Il tait glorieux, cuirass, forcen.
Il avait froid, soif, envie de pisser.
Il avait les tripes dvastes.
Il tait moribond.
Il tait la nuit, la proie, le soleil.
Il tait leffroi. Il tait la pierre.
Il avait lil dun aigle, les forces dcuples.
Il tait sueur, richesse et victoire.
Il tait souffle et soulagement.
Il vomissait. Il baignait dans son sang.
Il tait rle, il tait rien.
Il criait. Il priait.
Il allait, nallait pas revenir de l.

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Comment parler deux
maintenant

parler deux,
fantmes

maintenant
sous lherbe

comment
poussire
parler,

crnespiqus

comment,
fivre, jeu,
drapeaux

et dessous,
ces milliers dosselets

3 juillet 2014



Dorigine belgo-suisse, Anne-Sophie Subilia est ne Lausanne en 1982. Elle a suivi des tudes de lettres lUniversit de Genve. Titulaire dun diplme denseignante de franais langue trangre, elle a vcu quelques annes Montral. En 2010, elle devient membre de La Traverse Atelier qubcois de gopotique, o elle approfondit son got pour le nomadisme et lcriture du lieu. En Suisse, elle collabore plusieurs projets dcriture-performance collective au sein de lAJAR, Association des jeunes auteurs romands, anime des ateliers dcriture et travaille dans le milieu associatif-ducatif. Son premier roman, Jours dagrumes, a t publi en 2013 aux ditions de lAire.



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