Une action d'«Art+Politiqe»
Thomas Zaugg
On peut fter Marignan. Mme le vnrer comme un lieu potique. Depuis des sicles, limagination des politiciens et des greffiers de lhistoire senflamme lendroit de la banlieue milanaise. Il y a toutefois assez de raisons sopposant la clbration de la dfaite.
Marignan, cest dabord lhistoire dune bataille entre la France et la Confdration servant Milan, une battaglia dei giganti, comme la dit le commandant adverse Gian Giacomo Trivulzio. Craints pour leur force offensive, les fantassins confdrs se sont jets dans les vnements guerriers avec violence, quand bien mme les Franais taient, militairement parlant, plus avancs. Les 13 et 14 septembre 1515, avec leurs canons, leurs haies et leurs tranches, les soldats du roi Franois Ier mirent en pices les Confdrs.
A ltranger, la clbration suisse du carnage en 2015 fera le mme effet, original, que lorsque le Conseil fdral avait jug bon, en 1989, de marquer le dbut de la guerre de 1939. Mme la gauche politique sintresse, aujourdhui, Marignan, puisque, en fin de compte, le sang vers en 1515 est cens avoir fond quelque chose comme la neutralit du pays. La retraite, une leon dhistoire?
A peine, puisque la bataille na eu aucun effet pdagogique. Une anne plus tard, quelque 25'000 mercenaires suisses se faisaient engager par les Franais et les Habsbourg. Trs peu de contemporains pas mme Zwingli qui, prchant lpoque sur le terrain, avait motiv les soldats destins la mort Marignan, taient devenus pacifistes. Peut-tre au moins neutralistes?
Mais on ne peut pas nommer neutralit, telle quon la connat aujourdhui, la pense ayant succd 1515. Au Moyen-Age, les puissants menaient des guerres justes dans lesquelles ils distinguaient le bien du mal. Il ny avait pas de partie neutre. Parfois, un puissant accordait bilatralement tel ou tel canton le droit de rester immobile, comme le vieil allemand le formulait. Il fallut attendre les guerres de la Rforme et la division intrieure suisse pour la Confdration, disons-le comme a, se retire.
Nous ne devrions donc pas trop nous projeter dan les hallebardiers de ces annes dcisives. Les Confdrs ont perdu Milan car beaucoup dentre eux taient trop pauvres pour acqurir les nouvelles armes feu et tous taient trop fiers pour les utiliser. Ceux qui tuaient un ennemi avec les coups malhonntes tait raills. Les tirs sont tombs comme la grle et nous courions dedans, dclame une chanson moqueuse de Niklaus Manuel. Le rformateur bernois parlait ainsi de la bataille de la Bicoque, une autre dfaite, sept annes aprs Marignan. Les adversaires avaient nouveau cachs les uns des autres, comme le blaireau et la marmotte, tuant bonne distance grce leurs armes feu. Sous la plume de Niklaus Manuel, les Confdrs provoquent avec une question incrdule: Pourquoi ntes-vous pas venus tout prs pour vous battre?
Certes, le Vatican a aussi commenc, cette poque, squiper dune Garde suisse en provenance des paysages alpins rocailleux, et Machiavel, dans une lettre lhomme dEtat florentin Francesco Vettori datant de 1513, dcrivait les Suisses comme bestiaux, vainqueurs et trs courageux. Mais lartillerie trangre a nettement contribu la victoire de 1515. Pour qui peuvent-ils donc servir de modles, ces compagnons de souffrances technologiquement sous-quips? Pour la droite nationalo-conservatrice? Pour larme suisse? Pour la place conomique et les fabricants darmes suisses qui doivent lutter contre la concurrence internationale?
Malgr cela, en 2015, Marignan sera clbr en grande pompe. Le Conseil fdral a dj rpondu aux postulats des parlementaires rclament une commmoration de Marignan et de Morgarten (1315). Il veut laisser la planification des vnements lesprit fdraliste, qui est, comme tout le monde le sait, illimit chez nous. Les conditions dune commmoration hystrique sont en tout cas dj runies chez les historiens. Il y a dune part la version prudente de lhistoire de la neutralit par Edgar Bonjour, qui date des annes 1960: des dcennies aprs Marignan, les Confdrs auraient encore livr des preuves suffisantes de force de vie exubrante, ce ntait pas comme si la force avait t brise et comme si elle tait immdiatement retourne sa retenue en politique trangre. Dun autre ct, les nouveaux historiens se surmnent pour rajeunir la neutralit, la faisant dbuter au 17e sicle (Thomas Maissen) ou mme seulement au Congrs de Vienne 1815 (Andreas Suter), soit 300 ans aprs Marignan, date laquelle elle aurait t gnreusement octroye par les monarchies qui se sont ainsi cr une zone tampon. Il est peu vraisemblable que les congrs prvus en 2015 parviennent runir les diffrentes positions des chercheurs. Dans le grand public, la vision dforme de lhistorien suisse qui voit toujours seulement le mauvais ct de la mdaille commmorative sera encore un peu plus btonne.
La transfiguration du discours a commenc en 1965, lpoque du 450e anniversaire de Marignan. Il ntait pas juste de gagner du terrain et de perdre de lessence, a ainsi crit lhistorien Georg Threr dans son ouvrage paru loccasion des festivits, comme si, en 1515, il y avait dj une essence suisse qui aurait enthousiasm les esprits des soldats. La dcision de renoncer une politique de grandeur extrieure correspondait cette essence intrieure bien que la retraite ait dabord reprsent une dception pour notre communaut de peuple. Lditeur de louvrage de Georg Threr, intitul Le tournant de Marignan ntait autre que Werner Oswald, patron de lentreprise Emser Werke. Le jeune Christoph Blocher tait alors le secrtaire de son comit pour la commmoration de la bataille de Marignan et de ses consquences. Aujourdhui encore, Christoph Blocher parle avec chaleur de ce comit et de louvrage de Georg Threr. Il a utilis lexemple de Marignan parmi les parlementaires lors de la campagne de votation sur lEEE en 1992, pour rappeler la valeur de la neutralit. Une neutralit que les dfenseurs de la patrie comme Oswald, Threr et Blocher considraient comme menaces en 1965: la haute conjoncture conomique apportait une amricanisation toujours plus grande de la culture et une perte de traditions. De plus, les premires critiques sur le rle de la Suisse pendant la deuxime guerre mondiale faisaient leur apparition et le Conseil fdral tait tent par une adhsion la Communaut conomique europenne.
Le plerinage de llite patriotique vers Marignan a compt des rangs fournis, avec, en tte, lancien conseiller fdral Philipp Etter et son propre comit Pro Marignan. Il y avait aussi des militaires, des intellectuels, des entrepreneurs et, au milieu, le jeune Blocher. A Mezzano, les patriotes ont fait btir lossuaire Santa Maria della Neve et, Zivido, un monument de lartiste Josef Bisamontrant un vieux Confdr en train de mourir, protg par un compagnon plus jeune. Linscription ex clade salus orne la scne, aprs la dfaite, le salut.
Manifestement, juste avant 1968, les vieux dfenseurs des valeurs traditionnelles sentaient quils allaient devoir endurer de nombreuses autres dfaites. Mais leurs esprits relativement poss comprirent aussi assez vite que Marignan ntait quun mythe. Une nouvelle uvre cl, commande par le comit de Werner Oswald, parut en 1974. Plus vaste que les travaux de Threr, la recherche dEmil Usteri estimait que placer le dbut de la neutralit suisse en 1515 ntait que trs partiellement juste. Ce qui est le plus souvent enseign lcole, savoir quaprs Marignan, sous la pression de la dfaite, les Confdrs avaient cess de se mler des affaires trangres, est erron, expliquait Emil Usteri. Nous devrions adresser notre reconnaissance ternelle aux Suisses reposant l-bas sur le champ de bataille, crit lhistorien dans sa conclusion, moins au nom de la neutralit (luvre des gnrations ultrieures), que pour avoir endur le champ de bataille. Cest grce au fait quils sont rests imperturbables que le Tessin a pu devenir une rgion apprcie sur le plan international et devenir le balcon sud de notre patrie, veillant un attachement sentimental trs fort chez nous, Suisses almaniques.
Devrions-nous remercier les prs de 10'000 Suisses tus dans la bataille pour nos vacances dt?
Pourquoi ne pas mieux restaurer la retraite des Confdrs telle que Ferdinand Hodler la mise en scne dans les fresques de la salle des armes au Muse national suisse Zurich, comme une provocation avant-gardiste? Des gnrations entires dcoliers y sont emmens pour y recevoir une leon sur le tournant de la neutralit. Ds les annes 1930 et avec lesprit de dfense nationale, alors que les fresques sur Marignan sont sur le point dtre imprimes sur des timbres et quelles dcoreront bientt la salle de sance du Conseil fdral dans son bunker, Hodler est transform en jodleur.
A lorigine le peintre voulait pourtant montrer le peuple suisse ttu et fort, des gens de la charrue, une sorte desprit sauvage descendu vers la plaine italienne, comme le pensait Albert Anker. Pour Heinrich Angst, le directeur du muse en 1900, les fresques dHodler taient trop modernes, trop colores, trop sanguines, ct de toutes les hallebardes et de tous les canons, des fanions et des casques plumes.
Pourquoi ne pas restaurer la salle des armes dans sa vieille strilit? Pourquoi ne pas librer les fresques dHodler de lombre de pdagogie musale actuelle? Elles pourraient tre vcues sans excs patriotique, comme les anciennes bandes dessines. Elles ne nous ennuieraient pas comme une peinture nationale, mais nous intresseraient par leur principale caractristique: le trait sauvage de lavant-garde!
N en 1985, Thomas Zaugg a tudi la philosophie, lhistoire et lhistoire de lart lUniversit de Zurich. Il est collaborateur rdactionnel du Magazin du Tages-Anzeiger et auteur de louvrage Blochers Schweiz.