Une action d'«Art+Politiqe»
David Collin
La Retraite de Marignan (1897-1900), est une fresque que Ferdinand Hodler ralisa pour rpondre au concours de dcoration du Muse national suisse Zrich. Le peintre nattnue en rien la brutalit du combat, le choc de la dfaite. Membres sectionns, uniformes dchirs, visages meurtris, porte-drapeau clou au sol, transperc par son tendard en lambeaux. Le mythe du mercenaire suisse invincible en prenait un coup, tandis quen France 1515 na cess de rsonner comme une victoire crasante que tous les coliers connaissent.

Porte-drapeau bless. tude pour la lunette gauche de La Retraite de Marignan , 1896 Mine de plomb, plume et encre de Chine, crayon de couleur et gouache sur papier mis au carreau - 243 x 318 mm
Muse dart et dhistoire MAH, Genve, photo : Andr Longchamp
Lanne 1515 marquerait aussi pour les Suisses le dbut dune dtermination, la naissance de la neutralit頻 helvtique. Du moins cest le mythe que certains aimeraient consolider.
Dailleurs, pourquoi clbrer la dfaite, sinon pour glorifier une neutralit qui a du plomb dans laile, et qui au temps dune mondialisation permanente des conflits, auxquels nous ne pouvons pas rester insensibles, ne devrait plus tre un simple mot vid de tout contenu, et derrire lequel on se barricade aisment en jouant sur lignorance des uns, sur la crdulit craintive des autres. En Suisse, les promoteurs de la commmoration de la bataille de Marignan, et par consquent de la droute qui sensuivit, ressemblent tonnamment aux trois petits singes du mythe. Ils adoptent les mmes gestes, les mmes particularits : ils se bouchent les oreilles, deviennent insensibles aux sons extrieurs, aux voix des rfugis, manipulent les images du pass et le langage avec une propagande dun autre temps, manire de museler la parole, de faire taire lintelligence, et refusent de regarder en face, ferment les yeux devant la ralit brutale de notre temps: celle des exils qui fuient la guerre avec leur famille dcime, le traumatisme au corps, lme blesse, mais qui parviennent parfois, malgr tout, trouver une faille pour entrer en Suisse. Que savons-nous de ces gens-l, qui pourraient tre nous, de leur souffrance? Pourquoi leur opposer une bataille dun autre temps, tel un bouclier pineux, pour justifier leur renvoi? Pourquoi brandir le spectre dun bouleversement sans justification, cens balayer la Suisse daujourdhui? O sont les vraies victimes ?
Marignan est un symbole. La dfaite revient sans cesse hanter les esprits, la peur de lchec aussi, la peur tout court. Mais ce nest pas en clbrant cette bataille, ni aucune bataille dailleurs, et par une incroyable pirouette la dfaite prtendument fondatrice de la neutralit suisse, salvatrice dune pseudo-intgrit, quon vitera le vritable dsastre: la dfaite de la pense, pour reprendre le mot du philosophe, qui ne cesse de menacer les individus et le sentiment dhumanit, quon pitine svrement dans les priodes de repli sur soi. De grands aveuglements collectifs ont t orchestrs par des manipulateurs qui jouent avec le pass au lieu de prendre, face la destruction gnralise, leurs responsabilits. Clbrer Marignan est une nouvelle dfaite, revient btir les bases dun ressentiment dangereux, qui, nous le savons bien, ouvre les portes de nouvelles barbaries; celles qui viennent de lintrieur, contre lennemi de lintrieur qui aurait rendu la dfaite possible, contre lennemi futur qui pourrait surgir du dehors. Et cela, en fermant tout possibilit daccueil.
Barbarie, le mot vous semble fort, mais peut-tre quil ne lest pas assez force dtre entendu, dform, et lui aussi vid de sa substance. Mais on voit bien le mouvement qui dans lEurope entire, largissant les territoires de lextrme droite une population de plus en plus large, combat la prsence de ltranger, resserre ltau sur ce mme territoire, claquemur sur lui-mme, imposant tous son nationalisme mortifre, fustigeant les sans-terres, les migrants et les gens du voyage. Sans comparaison, sinon dans lutilisation politique dune dfaite, on sait de quelle manire Hitler lui-mme, ancien combattant traumatis de la Grande Guerre, utilisa lhumiliation subie par les Allemands aprs la signature du Trait de Versailles, suite au conflit de 14-18, pour difier de nouveaux remparts de haine, et prparer une revanche dvastatrice.
Clbrer Marignan en Suisse, en faire un spectacle, ce nest pas seulement clbrer une neutralit ngative, cest construire sur des marais, creuser des tranches l o lon devrait dresser des ponts, proposer non seulement un repli (la retraite), mais prparer les esprits la violence dun refus permanent, difier des barrires culturelles aussi hautes que les murs de honte qui sparent les peuples travers le monde, et dont la construction, en Suisse, a subit une nouvelle et sombre pousse, le 9 fvrier 2014.
David Collin, juin 2014
David Collin est crivain, diteur et producteur radio. Auteur de deux romans (Train fantmes, Seuil, 2007 et Les Cercles mmoriaux, L'Escampette, 2012), il a publi plusieurs livres en collaboration avec des artistes, de nombreux articles publis en revue en France et en Suisse, et dans des ouvrages collectifs. Il en a co-dirig plusieurs, dont Les Mots du gnocide (Metispresses, 2011), et 1913 (Revue Hippocampe).
Bibliographie : fr.wikipedia.org/wiki/David_Collin.
www.davidcollin.net